المجتمع المدني

Le Financement Collaboratif (Crowdfunding) au Maroc : Un Levier Stratégique pour l’Autonomisation de la Société Civile

Ahmed Grine/Attahaddi Alifriki

Rabat : le 15 juin 2026

En dépit d’un tissu associatif dynamique, la société civile marocaine demeure structurellement dépendante des financements publics et des bailleurs de fonds étrangers, au détriment de son indépendance programmatique. Le financement collaboratif, encadré par la loi 15-18 et agéré par Bank Al-Maghrib, offre aujourd’hui une opportunité concrète pour diversifier les sources de financement des organisations de la société civile (OSC), tout en mobilisant la citoyenneté active, la diaspora et la solidarité nationale.

Un outil né sur le terrain

À la mi-décembre 2025, Safi s’est retrouvée sous les eaux. En vingt-quatre heures, une campagne de financement collaboratif lancée sur une plateforme agréée par Bank Al-Maghrib a mobilisé 450 000 dirhams auprès de plusieurs centaines de contributeurs. Ce n’était pas un miracle. C’était la démonstration que lorsqu’un mécanisme simple relie la confiance des gens à un besoin concret, le capital se forme presque instantanément.

Ce que l’expérience de Safi a révélé dépasse largement le contexte de la crise. Elle a montré que la solidarité marocaine est réelle, qu’elle est massive et rapide — et qu’elle ne demande qu’un pont pour s’exprimer. Ce pont, la Constitution du Royaume de 2011 en avait déjà jeté les fondations en consacrant le principe de solidarité nationale. Le financement collaboratif lui donne enfin une forme opérationnelle, applicable en temps de crise comme en période ordinaire.

Une société civile en quête d’autonomie

Les organisations de la société civile (OSC) marocaines mènent un travail essentiel au service des populations, dans des domaines aussi divers que la jeunesse, l’égalité, le sport, la culture, la santé ou le développement territorial. Pourtant, leur autonomie reste fragile. Dans leur quasi-totalité, elles dépendent des subventions publiques ou des bailleurs de fonds étrangers pour financer leurs activités.

Cette dépendance n’est pas sans conséquence. Elle aligne, souvent malgré elles, les programmes des associations sur les agendas des financeurs, au détriment des priorités réelles des communautés qu’elles servent. Les OSC s’adaptent aux appels à projets disponibles plus qu’elles ne définissent librement leurs axes de travail. Rares sont celles qui disposent de ressources propres et pérennes.

C’est précisément là que le financement collaboratif change la donne. Il offre aux organisations la possibilité de financer leurs projets en mobilisant directement leur communauté, locale ou nationale, sans passer par les contraintes programmatiques d’un bailleur extérieur. C’est un outil d’autonomie. Et, au fond, un outil de démocratie associative.

Le chaînon manquant de l’écosystème

Le cadre est posé. La loi 15-18 a été promulguée, ses décrets d’application publiés en 2023, et les premiers agréments délivrés par Bank Al-Maghrib en 2024. Le Maroc compte aujourd’hui trois plateformes de financement collaboratif agréées, capables d’accueillir des campagnes de dons, de prêts ou d’investissement. Le financement collaboratif n’est pas un gadget venu de la fintech.

C’est le chaînon qui reliait des pièces déjà en place. Une campagne citoyenne amorce un projet et lui donne sa première preuve de marché ; fort de cette traction, le porteur peut ensuite accéder à des financements plus structurés. Le crowdfunding ne se substitue ni aux banques ni aux dispositifs publics. Il les complète, là où ils ne peuvent pas encore intervenir , au premier stade, quand le projet cherche encore sa forme et sa légitimité.

« Le crowdfunding permet à la confiance d’un grand nombre de prendre, en petits montants partagés, un risque qu’aucun acteur isolé n’aurait pris seul. C’est la mécanique ancienne de la tontine et de la solidarité de proximité à laquelle un cadre légal moderne donne enfin une échelle nationale. »

                                  Ahmed Djamaai, Expert en Innovation Inclusive — Médias24, juin 2026

Kiwi Collecte : la preuve par les faits

Parmi les plateformes agréées, Kiwi Collecte s’impose comme l’acteur le plus opérationnel du secteur. En à peine un an d’activité effective, la plateforme a mobilisé plus de 15 millions de dirhams à travers des dizaines de campagnes associatives et solidaires. Un résultat obtenu sans budget de communication, par la seule force du bouche-à-oreille et de la confiance construite progressivement avec les porteurs de projets.

« Nous avons confirmé que les gens sont prêts à utiliser cet outil. Il y a un intérêt, une adoption et un besoin réels. Mais pour que le crowdfunding joue pleinement son rôle au Maroc, il faut lui en donner les moyens. »

                                                                      Othmane Lamrini le Co-dirigeant de Kiwi Collecte

La plateforme ne s’arrête pas là. Elle développe un volet dédié au financement des startups et TPE, et explore de nouveaux usages citoyens de la collecte, mariages, anniversaires, pots de départ , qui élargissent considérablement le marché potentiel et ancrent le crowdfunding dans la vie quotidienne des Marocains.

La diaspora : un capital affectif à convertir

Le Maroc dispose d’une diaspora engagée dont les transferts financiers dépassent chaque année les cent milliards de dirhams. Une part importante de ces flux est aujourd’hui orientée vers la consommation et l’immobilier. Le financement collaboratif ouvre une autre voie ; celle d’un investissement productif ancré dans le territoire d’origine.

Grâce aux plateformes numériques, un Marocain résidant à l’étranger peut désormais contribuer directement à un projet porté par une association dans sa ville natale, rénover une école, soutenir un programme de formation ou financer une initiative culturelle. Le lien affectif devient lien économique, la solidarité de la diaspora, déjà réelle, trouve un cadre pour se transformer en co-développement durable, et la régionalisation cesse d’être un concept pour devenir une capacité concrète.

Donner les moyens à l’outil

L’enthousiasme des acteurs de terrain ne masque pas les ajustements encore nécessaires. Les plateformes font face à des contraintes opérationnelles, notamment l’obligation réglementaire d’ouvrir un compte bancaire distinct pour chaque campagne , et à un vide fiscal qui freine l’élan citoyen : absence de taux de TVA réduit pour les plateformes, et absence de déductibilité fiscale pour les donateurs particuliers.

Ces ajustements ne nécessitent pas de réforme législative majeure, ils demandent du dialogue, de la volonté partagée entre acteurs publics et privés, et une conviction que cet outil mérite d’être soutenu à la mesure de son potentiel. Bank Al-Maghrib, les ministères concernés et les institutions internationales présentes au Maroc sont appelés à jouer un rôle actif, non seulement comme régulateurs, mais comme promoteurs et prescripteurs d’un outil qui peut transformer en profondeur les dynamiques de financement de la société civile.

Il faut aussi investir dans la recherche et la capitalisation des expériences réussies. Les universités marocaines, en particulier les facultés de sciences économiques et de gestion, ont un rôle naturel à jouer : développer un modèle marocain du crowdfunding inspiré des meilleures pratiques internationales, former les futurs lauréats et entrepreneurs à cet outil d’amorçage, et faire du financement collaboratif un sujet de recherche à part entière. Ce sont des leviers concrets, peu coûteux et à fort impact.

Un soutien qui s’organise

La Fondation Hanns Seidel au Maroc a choisi d’accompagner ce mouvement, elle soutient Kiwi Collecte dans la mise en œuvre de formations spécialisées à destination des organisations de la société civile, afin de les outiller concrètement pour concevoir, lancer et piloter des campagnes de financement collaboratif réussies. Ce partenariat illustre ce que peut produire la rencontre entre un acteur international convaincu et une équipe locale engagée : ancrer un outil dans les pratiques, au-delà des seuls discours.

Ce que le Maroc sait déjà faire

La question n’est plus de savoir si le financement collaboratif fonctionne, l’expérience de Safi a déjà répondu. Les quinze millions de dirhams mobilisés par Kiwi Collecte ont répondu. Ce qu’il reste à construire, c’est l’écosystème qui permettra à cet outil de déployer tout son potentiel : un cadre réglementaire plus souple, un soutien institutionnel plus affirmé, une recherche universitaire plus active, et une société civile qui ose porter ses propres projets devant ses propres citoyens.

Le Maroc ne manque pas de confiance entre ses habitants, il dispose maintenant du cadre légal pour en faire du capital. La question est de savoir si nous saurons faire confiance aux Marocains autant que les Marocains savent, déjà, se faire confiance entre eux.

                            Rachid Hjaji, Expert développement et en société civile

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